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L’écoféminisme : une pensée d’avenir ?

Dernière mise à jour : mars 21

Encore un de ces mots étranges qui finissent en -isme. Véganisme, écologisme, anti-racisme, féminisme… la liste est longue. Et comme s’il n’y en avait pas déjà suffisamment pour nous perdre, voilà qu’on les mélange maintenant pour en créer des nouveaux!



L’écoféminisme… késako?


Il s’agit d’un mouvement de pensée en faveur des droits des femmes en lien avec la préservation de la nature. Le mouvement repose sur l’idée qu’il existe une relation spéciale entre la femme et la nature. Si féminisme et écologisme ont été associés, c’est parce que les deux mouvements sont liés aux relations de domination. Là où le premier se bat contre l’oppression des hommes sur les femmes, le second remet en cause la domination des hommes sur la nature.

Pour autant, les figures de l’écoféminisme mettent en avant la diversité que l’on retrouve au sein du mouvement et qui rend donc difficile une définition exacte et fermée du terme. L’idée principale est bien de comprendre et de clarifier les liens entre patriarcat et crise écologique pour tenter d’y remédier. On distingue toutefois deux courants principaux d’écoféminisme, bien qu’il en existe de nombreux autres.

Tout d’abord, l’écoféminisme « matérialiste » s’axe principalement sur l’idée que le capitalisme et le patriarcat détruisent la planète et ostracisent les femmes. Ce n’est aujourd’hui un secret pour personne, les femmes sont en moyenne moins payées que les hommes et moins considérées pour le travail qu’elles fournissent. Les écoféministes matérialistes considèrent qu’il en est de même pour l’environnement : le capitalisme exploite les ressources naturelles sans reconnaissance ni contrepartie particulière. Pour elles, luttes féministe et écologique sont étroitement liées pour changer le modèle capitaliste actuel.

L’autre courant principal est un écoféminisme plus spirituel, qui s’appuie sur la connexion spéciale entre les femmes et la nature, qui pousserait celles-ci à agir davantage pour la protection de l’environnement. L’imaginaire joue un rôle majeur dans ce courant, notamment au travers des légendes impliquant des sorcières. Le rôle des guérisseuses utilisant les plantes pour soigner a été mis à mal par l’arrivée du capitalisme, qui a notamment été à l’origine d’une perte de connexion entre les hommes et la nature. Les écoféministes spirituelles mettent en avant la nécessité de repenser le lien entre l’humanité et la planète afin de préserver celle-ci.

L’écoféminisme n’est pas un terme à la mode créé juste pour effrayer et susciter la polémique. Le terme est même bien plus vieux qu’on ne le pense


Un petit retour en arrière pour mieux comprendre ce mouvement


L’écoféminisme a vu le jour il y a plusieurs décennies déjà. Le terme est ainsi né sous la plume de Françoise d’Eaubonne dans les années 1970, mais les idées véhiculées remontent aux années 1960. Rachel Carson est associée à la genèse des principes écoféministes qu’elle évoque dans son ouvrage Silent spring, publié en 1962. C’est cependant bien Françoise d’Eaubonne qui a conceptualisé l’écoféminisme, en s’appuyant notamment sur les pensées de Simone de Beauvoir et de Serge Moscovici.

Françoise d’Eaubonne écrivait en 1978 que « Le rapport de l’homme à la nature est plus que jamais, celui de l’homme à la femme. ». D’après elle, les hommes sont à l’origine de la destruction de l’environnement du fait de la création d’une société basée sur la domination du sexe masculin sur les femmes et la nature. Elle n’oppose pas tant les deux sexes dans leur ensemble, mais bien plutôt les valeurs qui émanent de chacun : la vie pour le féminin et la destruction pour le masculin. C’est d’ailleurs une vision que l’on retrouve dans l’imaginaire commun et au travers des œuvres littéraires ou cinématographiques. Prenons l’exemple du film Avatar. Le personnage féminin de Neytiri est associé à la nature, et se bat avec son peuple Na’vi face aux hommes qui viennent détruire leur environnement dans une logique capitaliste. De même, la figure de Pocahontas représente la proximité et la connexion à la nature face aux hommes occidentaux qui viennent s’approprier et détruire cette richesse naturelle.

Suite aux écrits de Françoise d’Eaubonne, qui ont conceptualisé l’écoféminisme, nos voisines anglo-saxonnes ont repris la notion pour développer la dimension politique et activiste du mouvement. De l’autre côté de l’Atlantique, des mobilisations ont ainsi été lancées par des femmes soucieuses aussi bien de l’enjeu de l’égalité des genres que de celui du pacifisme ou de l’action écologique. Les États-Unis sont parmi les pays à avoir accueilli les premières actions écoféministes. En 1980, 2000 femmes ont ainsi encerclé le Pentagone dans le cadre de la Women’s Pentagon Action. La revendication des activistes de l’organisation Women for Life se basait sur leur crainte commune quant à l’avenir de la planète et de l’humanité. Dans les années 1980, le Royaume-Uni a quant à lui été la terre de naissance du Camp de femmes pour la paix à Greeham Common, dont la mission principale a été, pendant près de vingt ans, de lutter contre l’installation de missiles nucléaires sur le territoire britannique.

Toutefois, il s’agit de bien appuyer l’idée que l’écoféminisme n’est pas un mouvement que l’on retrouve dans les pays du Nord uniquement, bien au contraire. Dans de nombreuses sociétés du Sud, les femmes jouent un rôle majeur dans la lutte en faveur de la sauvegarde de l’environnement. L’Inde a par exemple accueilli un des premiers mouvements écoféministes au monde : le mouvement Chipko. Dès les années 1970, les membres luttaient pour la conservation des forêts dans leur pays. Le mouvement lui-même ne se définissait pas comme écoféministe, mais il a toutefois inspiré de nombreuses autrices se revendiquant comme tel par la suite. Une porte-parole du mouvement est d’ailleurs devenue une figure majeure de l’écoféminisme. Il s’agit de la philosophe et activiste indienne Vandana Shiva, qui a reçu le prix Nobel alternatif en 1993 pour « avoir placé les femmes et l’écologie au coeur du discours sur le développement moderne ». Elle a notamment pris part dans la lutte contre l’arrivée des OGM en Inde et défendu, dans son article Empowering Women, publié en 2004, l’idée selon laquelle un retour au système agricole indien qui engageait davantage les femmes permettrait une approche plus durable de l’agriculture dans le pays. D’autres mouvements ont vu le jour dans des pays du Sud, comme le Green Belt Movement, né en 1977 au Kenya, sous l’impulsion de l’écoféministe Wangari Maathai. Le projet du GBM était de lutter contre la déforestation sur le territoire pour améliorer les conditions de vie des femmes dans le pays. Traditionnellement, ce sont en effet elles qui sont chargées de collecter les ressources nécessaires à la vie de la famille. Or, la déforestation entraîne l’éloignement des ressources, forçant les femmes à se déplacer de plus en plus loin. Grâce au travail commun réalisé avec les femmes des communautés locales, plus de 50 millions d’arbres ont pu être plantés en une quarantaine d’années, et le projet vit toujours.


Qu’en est-il de l’écoféminisme aujourd’hui?


Le mouvement s’est quelque peu dissipé au cours des années 2000. Lorsqu’il a commencé à réémerger au milieu des années 2010, la préoccupation environnementale mise en avant a changé. Là où le mouvement luttait initialement contre la surpopulation, la pollution ou encore le nucléaire, l’enjeu climatique est aujourd’hui au cœur des revendications.

Des études ont démontré que les femmes avaient tendance à être plus soucieuses de l’environnement que les hommes, et ce aussi bien au Nord qu’au Sud. Dès lors, certains perçoivent cet engagement écologique comme plutôt féminin, faisant perdre aux hommes une partie de leur « virilité » s’ils s’y impliquent. Or, l’écologie concerne tous les sexes de manière égale, et chacun doit s’investir dans la lutte contre le dérèglement climatique.


Pour beaucoup d’écoféministes, le mouvement est la seule et unique clé pour sortir de l’impasse du capitalisme patriarcal, qui dysfonctionne à leurs yeux. Toutefois, sur l’ensemble du globe, de nombreuses femmes cherchent surtout à créer un mode de vie viable, avec notamment une plus grande auto-suffisance alimentaire. Françoise d’Eaubonne elle-même se disait réticente à une révolution écoféministe, considérant que la plupart des révolutions n’avaient mené nulle part par le passé. Il s’agit surtout de se recentrer sur l’essentiel, et de défendre le principe d’égalité pour tendre vers un avenir plus stable et plus juste tout en préservant l’environnement.


Article rédigé par Morgane Pitette

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